Le Visiteur nocturne

20 janvier 2012

Au pays des regrets ou la (ma) lecture en question

Etgar Keret est un écrivain au talent rare, du genre de ceux qui construisent une œuvre au-delà des codes génériques, au-delà des canons d’écriture, qui déploient un imaginaire sans bornes et une atmosphère douce et surréaliste, poétique et imagée. A ma connaissance, seule en France Annie Saumont (dont je parlerai prochainement du dernier recueil de nouvelles, Le Tapis de salon), parvient à d’aussi probants résultats en matière de nouvelles.

Il y a, je crois toutefois, une limite à la grande singularité d’une plume qui fait penser au lecteur qu’un auteur réutilise à l’envi ses excellents filons ou qu’il en vient à se pasticher lui-même. Je suis persuadé qu’il n’y a pas de « basses » intentions (pécuniaires, commerciales…) qui ont poussé Keret à écrire Au pays des mensonges (Actes Sud, 2011, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech), jusque que le vent d’air pur qui avait soufflé sur nous avec Crise d’asthme (2002) et Un homme sans tête et autres nouvelles (2005) s’est un peu estompé. Le problème, néanmoins, pour un critique amateur tel que moi, est de comprendre ce sur quoi il achoppe. Au-pays-des-mensonges-KeretParce que dans ce recueil de trente-neuf nouvelles, les ingrédients dont use l’auteur pour ses habituelles recettes sont bien présents : de l’humour (parfois noir) et de la fantaisie (souvent colorée), un brin (parfois plus) de constat politique et social de l’Israël contemporaine, un univers parfois diabolique, souvent féérique, où chaque texte s’installe entre réalité et fiction et confronte les mondes imaginaires de chaque personnage. J’ai remarqué, en songeant à la déception que je ressentais à la fin de chaque nouvelle, que je n’étais peut-être plus un « bon » lecteur de Keret et que j’étais irrémédiablement devenu hermétique son l’audace littéraire et métaphysique (ce serait affreux !). Qu’en mauvais frère, j’étais dorénavant incapable de lire autrement des récits et, plus largement encore, la vie. Car à la manière des grands auteurs du vingtième siècle (Malraux, Camus, Sartre, Anouilh, Giraudoux, pour ne citer qu’eux), Keret nous parle de vie, de mort, de violence, d’amour. Oui, ma déception suite à la lecture de ce recueil n’a cessé de me remettre en question en tant que lecteur, parce que je crois y avoir retrouvé ce que j’avais tant aimé dans les livres précédents.

Pour être honnête, j’ai été embarqué de la même manière lorsque j’ai lu la nouvelle qui donne son titre au recueil et par mauvaise foi je ne parlerai quasiment que d’elle. Au cours d’un rêve, la mère morte de Roby lui indique une pierre sous laquelle il retrouvera la monnaie qu’il avait cachée étant enfant afin de s’offrir une boule de chewing-gum. Au réveil, il retourne sur les lieux, aperçoit la pierre mais ne trouve dessous qu’un trou sans fond dans lequel il plonge sa main. Il parvient toutefois à attraper une machine à friandises, en tourne le mécanisme et est transporté « ici ». « ‘Ici’ était ailleurs, mais un ailleurs familier ». C’est dans cette antre souterraine que Roby y découvre des mensonges (dont certains sont les siens) et notamment Igor, à qui le jeune homme a « offert » un chien paralysé pour se couvrir. etgar-keret1-300x300Roby est submergé par la pitié et la culpabilité et se fait un point d’honneur à leur donner une vie meilleure et à ne plus créer que de belles histoires. Au fil du temps, il s’aperçoit que les mensonges positifs sont peu crédibles. Alors, confronté à la méfiance des gens et à sa propre paresse, il finit par ne plus mentir et par oublier le trou sous la pierre. Un jour toutefois, il entend « la Natacha des crédits » parler à son chef de service. Elle lui demande quelques jours de congé pour visiter son oncle Igor qui vient d’être victime d’une crise cardiaque. Alors Roby prend l’initiative de lui présenter le vieillard qui, aussi imaginaire soit-il, n’en est pas moins son oncle. Les mensonges qu’ils croisent ne sont pas rancuniers, que ce soit Nataniya, la femme battue créée par Roby, le chien paralytique qui lui fait la fête à chacune de ses visites, ou Igor, déjà veuf et manchot, en train d’agoniser. Devant tant de violence gratuite, Roby et Natacha se promettent de venir s’occuper chaque jour d’Igor, quitte à raconter un petit mensonge (joyeux, bien évidemment) pour ne pas aller travailler.

Beaucoup d’éléments d’une grande qualité sont condensés dans ce texte : la beauté simple et ludique d’un conte de fée ou la fantaisie d’une image indue qu’on a déployée sur plusieurs pages. Derrière ce discours éminemment jovial réside toutefois un constat plus sombre sur l’Homme qui ne peut prendre conscience de ses actes autrement que par la violence d’un monde dont les codes réalistes sont bousculés. Sous l’élan de bonheur qui profite à Roby et Natacha sont enterrées les bassesses du passé : autant qu’un message d’espoir ou qu’un jeu littéraire basé sur le merveilleux, cette nouvelle résonne comme un appel à la mémoire et à la responsabilité. Quid des autres textes ? Ils sont la raison même de mon titre. J’y ai perçu trop souvent la mécanique propre à Keret (« Fermées »), des mises en abyme un peu grossières (« Soudain un coup à la porte », « Atelier d’écriture ») qui m’ont rappelé le faiblard Dans le scriptorium de Paul Auster, ou des fins qui ne tombent plus comme de gentils (et non moins tranchants) couperets et qui affleurent parfois au discours moralisant (« Cheessus Christ »).

Bien que je trouve l’œuvre d’Etgar Keret diablement magique et magistralement sculptée, elle m’a profondément déçu. Peut-être suis-je finalement un mauvais « aimant » et que je n’ai su retrouver l’âme qui avait lu avec joie les précédents recueils. Peut-être aussi que le seul texte qui a attiré mon attention est l’arbre qui cache la forêt.

Ce qui fait encore quelques interrogations en suspend. 

Posté par gerardciefi à 18:29 - En lisant, en écrivant - Commentaires [0] - Permalien [#]
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